Anorexie et agression sexuelle : comprendre les liens et les impacts psychologiques
Rédaction : Anne-Christine DUSS, Nutritionniste
L’anorexie mentale, un trouble du comportement alimentaire caractérisé par une restriction sévère de l’apport alimentaire et une obsession de la perte de poids, est une pathologie complexe qui résulte de multiples facteurs. Parmi ces facteurs, les traumatismes, notamment les agressions sexuelles, jouent un rôle crucial dans le développement de cette maladie. Ce lien entre anorexie et violence sexuelle (particulièrement dans l’enfance et l’adolescence) est souvent sous-estimé, mais des études récentes montrent que cette violence peut être un facteur déclencheur significatif pour le développement des troubles alimentaires.
Le lien entre violence sexuelle et anorexie
Les recherches montrent qu’il existe une prévalence élevée de troubles alimentaires chez les personnes ayant subi des violences sexuelles. Une étude menée en 2022 révèle que 4,3 % des victimes de violences sexuelles développent des troubles alimentaires, avec un lien particulièrement fort pour l’anorexie. Le plus souvent, ces abus ont eu lieu à un jeune âge, souvent avant l’adolescence, et les victimes souffrent de traumatismes psychologiques durables. Dans certains cas, les abus sont commis par des membres de la famille, un phénomène particulièrement fréquent dans les cas d’inceste (Etude : « Disordered eating as a repercussion of sexual assault: a consequence to consider »).
Ce lien est souvent invisible pour le grand public, mais il est essentiel pour les professionnels de la santé mentale de comprendre ce mécanisme afin de mieux prendre en charge les patients en souffrance.
Pourquoi les agressions sexuelles peuvent-elles déclencher l’anorexie?
Les victimes développent parfois des comportements alimentaires extrêmes comme moyen de gérer le traumatisme subi. L’anorexie peut être perçue comme un moyen de reprendre le contrôle sur un corps dont elles ont été dépossédées durant la durée du viol et dont elles n’arrivent plus à retrouver le chemin du retour. En refusant de nourrir leur corps, les victimes tentent de se détacher de l’expérience traumatique, rejetant leurs attributs sexuels et leur corps. Cette réaction peut être particulièrement marquée chez les adolescentes, pour qui les changements corporels liés à la puberté peuvent rappeler la violence sexuelle vécue.
Psychologiquement, l’anorexie devient un mécanisme de défense pour fuir l’expérience de la sexualisation de leur corps. L’acte de restreindre l’alimentation et de perdre du poids devient un moyen de se défaire de la « pression » du corps qui se transforme et qui est perçu comme un objet d’agression. En somme, l’anorexie permet à la personne de se « désincarner » d’une certaine manière, de réduire la présence de son corps dans l’espace social et privé, en particulier dans un cadre sexuel.
Les mécanismes psychologiques sous-jacents
Les personnes souffrant d’anorexie après une agression sexuelle éprouvent souvent un manque de conscience de leurs besoins physiques, notamment en termes de faim et de satiété. Ce déficit de la conscience intéroceptive (la capacité à percevoir les signaux internes du corps) est un symptôme fréquent chez les individus souffrant de troubles du comportement alimentaire. Les recherches indiquent que ce phénomène peut être exacerbé par des événements traumatiques, comme des agressions sexuelles, qui perturbent la capacité d’une personne à se reconnecter à ses sensations corporelles.
Les victimes peuvent également développer des troubles de l’image corporelle, une autre caractéristique clé des personnes souffrant d’anorexie. La vision du corps devient déformée, souvent perçue comme « sale » ou « mauvaise », une idée renforcée par le traumatisme. La nourriture et l’image corporelle deviennent alors des terrains de lutte, où l’individu cherche à imposer une forme de contrôle face à une situation qu’elle perçoit comme ayant échappé à son pouvoir.
L’importance d’une prise en charge spécialisée
Il est crucial de reconnaître le lien entre agression sexuelle et anorexie pour offrir une prise en charge efficace. La thérapie des troubles alimentaires ne doit pas seulement se concentrer sur les symptômes alimentaires, mais aussi sur le trauma sous-jacent. Une approche intégrée, qui inclut une prise en charge psychologique (telles que la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie par exposition, ou les thérapies centrées sur le trauma), ainsi qu’un accompagnement médical pour traiter le trouble alimentaire, est essentielle pour un rétablissement complet.
Etudes
Des recherches scientifiques ont établi un lien significatif entre les agressions sexuelles et le développement de troubles du comportement alimentaire, notamment l’anorexie mentale. Une étude canadienne a révélé que près de 50 % des femmes traitées pour des troubles alimentaires ont des antécédents de violence, qu’elle soit sexuelle, physique, affective ou psychologique. (canada.ca)
Les conséquences des agressions sexuelles sur la santé mentale et physique sont multiples. Parmi elles, on observe des problèmes d’alimentation, une perte d’appétit, des symptômes de stress post-traumatique, de la dépression majeure et des comportements d’automutilation. (inspq.qc.ca)
Il est essentiel de reconnaître ces liens pour offrir une prise en charge adaptée aux victimes. Une approche thérapeutique tenant compte des traumatismes sexuels est cruciale pour le rétablissement des personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire.
Les liens entre anorexie et agressions sexuelles sont complexes et souvent difficiles à identifier. Cependant, il est crucial de mieux comprendre ce mécanisme pour aider les victimes à se rétablir. Les violences sexuelles peuvent avoir des répercussions profondes et durables, mais un soutien approprié et une prise en charge spécialisée permettent aux victimes de retrouver leur bien-être. Il est essentiel de considérer les troubles alimentaires comme un symptôme potentiel des traumatismes subis, afin d’apporter une réponse thérapeutique adaptée et efficace.
Sources
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Hund, A. R., Espel-Huynh, H. M., Forbush, K. T., Levendosky, A. A., & Tull, M. T. (2021). Childhood sexual abuse and eating disorder symptoms: The role of emotion dysregulation. Eating and Weight Disorders – Studies on Anorexia, Bulimia and Obesity, 26, 1823–1832. https://doi.org/10.1007/s40519-021-01356-5
Cette étude explore le lien entre les abus sexuels dans l’enfance et le développement de troubles du comportement alimentaire, en mettant en avant le rôle de la dysrégulation émotionnelle. Elle met en évidence que les personnes ayant subi des abus sexuels dans l’enfance sont plus à risque de développer des symptômes anorexiques et boulimiques, notamment en raison de difficultés à gérer leurs émotions.
Si vous souhaitez intégrer cette étude dans un article, vous pouvez mentionner que ses résultats soutiennent l’idée que les expériences traumatiques précoces ont un impact durable sur la relation au corps et à l’alimentation.
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Agence de la santé publique du Canada. (2016). Ravaler la douleur : Une étude sur les liens entre l’anorexie, la boulimie et la violence contre les femmes et les filles. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/sante-publique/services/promotion-sante/arretons-violence-familiale/publications/ravaler-douleur-etude-liens-entre-anorexie-boulimie-violence-contre-femmes-filles.htmlCette étude examine les corrélations entre les violences sexuelles et physiques subies par les femmes et les troubles du comportement alimentaire, en mettant en évidence que près de 50 % des femmes traitées pour anorexie ou boulimie ont un passé de violences. Elle souligne l’importance d’une approche thérapeutique intégrée prenant en compte les traumatismes pour une prise en charge efficace.
Vous pouvez l’utiliser pour appuyer votre argumentation sur le rôle des violences sexuelles dans l’émergence des troubles alimentaires.